Le Monde CultureJournal Le Monde du 25 juin 2014 : « Armadillo Box » : c’est le nom donné par les Espagnols au projet français d’habitat collectif Canopéa qui a remporté, en 2012, la compétition européenne du Solar Decathlon à Madrid. « Armadillo », « tatou » en français, parce que le logement pensé par l’équipe gagnante Team Rhône-Alpes s’inspire notamment de la carapace protectrice de cet animal et de son métabolisme lent, lui permettant d’économiser de l’énergie et de réguler sa température externe.

maquette-de-canopea

Maquette de Canopéa, projet de l’équipe Rhône-Alpes, qui a remporté l’édition 2012 de Solar Decathlon à Madrid. | ECOLE D’ARCHITECTURE DE GRENOBLE (ENSAG)

Canopéa a été imaginé et conçu pour le quartier en devenir Grenoble Presqu’île. Un prototype réduit à deux étages, mais grandeur nature, est d’ailleurs exposé au cœur du chantier de ce futur quartier labellisé EcoCité. La ville a décidé d’en faire un lieu d’information sur son projet urbain. « Canopéa est emblématique de ce que nous voulons développer, de cette nouvelle façon de concevoir l’habitat en mettant l’accent sur l’économie d’énergie, insiste Valérie Dioré, directrice générale de la société d’économie mixte (SEM) InnoVia, chargée de l’aménagement de la Presqu’île. C’est vraiment le type même de logements que nous souhaitons que les promoteurs développent. »

C’est en partant du contexte spécifique de la région que l’équipe chercheuse, née d’un partenariat entre l’Ecole nationale supérieure d’architecture de Grenoble (Ensag), l’Institut national de l’énergie solaire (INES) et les Grands Ateliers de l’Isle-d’Abeau, a nourri sa réflexion. Dans ce Sud-Est alpin, entre lacs, fleuves et montagnes, le terrain est rare et cher. « Cette rareté se traduit par une densification de l’urbain, mais n’empêche pas un exode dans la vallée de nombreux ménages souhaitant vivre, comme 78 % des Français, dans un espace individuel plus grand avec des dépendances, et  une vue tout autour de leur maison. Mais, explique Maxime Bonnevie, jeune architecte diplômé qui a piloté l’équipe, cet étalement urbain crée des dépendances aux transports et à l’énergie. »

DES « MAISONS-APPARTEMENTS » SUR DIX ÉTAGES 

A partir de ces constats, la Team Rhône-Alpes a proposé un habitat urbain, proche des commerces et des transports, et bénéficiant des qualités spatiales d’une maison individuelle. « Nanotour » de dix étages, Canopéa compte ainsi une seule habitation par étage, offrant tous les avantages du logement individuel avec vue à 360 degrés sur le paysage. Chaque maison-appartement est composée d’un bloc salle de bains-cuisine ouverte, d’une chambre de 13 m2 , et d’un salon modulable selon les besoins grâce à une cloison mobile.

Ce logis en étage est entouré de coursives, bordées de murs mobiles en verre, formant une double peau protectrice. L’enveloppe extérieure, équipée de lames orientables en verre, stoppent l’apport solaire direct. Elle protège l’espace de vie de la surchauffe en été et du froid en hiver. « La présence de coursives permet à l’occupant de faire le tour de sa maison et de disposer d’une vue et d’un jardin d’hiver », souligne Maxime Bonnevie.

Au dernier étage, sous la toiture en panneaux solaires bi-verre laissant filtrer la lumière tout en créant des espaces ombragés et produisant de l’énergie, est aménagé un espace collectif. Y sont regroupés les services partagés : buanderie, cuisine d’été, lieu de détente, jeux d’enfants. Le toit est composé de panneaux photovoltaïques, mais aussi de panneaux solaires hybrides produisant électricité et eau chaude. Cette dernière sert aux usages sanitaires et permet de chauffer les logements à l’aide de murs radiants.

L’équipe s’est attachée à travailler la sobriété du bâtiment en limitant au mieux la consommation d’énergie : pose de panneaux solaires hybrides, choix de murs en terre apportant de l’inertie au bâtiment et permettant une bonne régulation thermique et hygrométrique, installation d’une pompe à chaleur permettant de réchauffer l’air entrant en hiver ou de le rafraîchir l’été. La nanotour n’a pas cherché pour autant à atteindre son autonomie. « Pensée et conçue dans le contexte de l’EcoCité, elle a vocation à être reliée à un réseau de chaleur produite par des installations industrielles proches », précise Maxime Bonnevie.

UN TRAVAIL PLURIDISCIPLINAIRE

Canopéa est le fruit de la réflexion commune d’une équipe d’étudiants en architecture, en  ingénierie, en communication et en management. « Une telle expérience in vivo amène les étudiants à comprendre les enjeux d’un travail pluridisciplinaire, relève l’architecte, enseignant à l’Ensag et coordinateur du projet, Pascal Rollet. En France, on a une approche très compartimentée de l’habitat. Peu d’architectes et d’ingénieurs appréhendent sa conception de manière globale, intégrée. Or, aujourd’hui, penser un habitat ne peut se faire sans une réflexion sur son efficacité énergétique et sur son intégration dans un quartier. »

Un apprentissage qui ne va pas de soi. « Au début, architectes, ingénieurs, techniciens et commerciaux ne parlaient pas la même langue, reconnaît Maxime Bonnevie. L’esprit de concours nous a obligés à dépasser notre orgueil, à transcender nos différences. »

De la PME au grand groupe, le bénéfice est tout aussi grand pour les quelque cinquante partenaires que l’équipe a mobilisés. « C’est très stimulant pour une entreprise comme la nôtre, souligne Pierre-Olivier Boyer, directeur de stratégie du groupe cimentier Vicat. Nous avons dû adapter nos produits à partir des besoins exprimés par les étudiants. Ils poussent souvent le matériau dans ses limites, mais ils sont nos clients de demain. » Vicat a fourni un béton doté d’une très grande inertie, avec lequel les étudiants ont voulu réaliser les meubles de cuisine.

Pour DualSun, toute jeune entreprise de moins de 5 ans qui a mis au point une technologie innovante de panneaux solaires hybrides, le partenariat avec la Team Rhône-Alpes a été un tremplin. « Nous avons pu nous faire connaître et expliquer concrètement l’apport de notre technologie pour le marché des maisons et immeubles d’habitation appelés à devenir positifs en énergie, se félicite Jérôme Mouterde, co-fondateur de la start-up. L’année qui a suivi la victoire de l’équipe à Madrid, DualSun a commencé à commercialiser ses produits. L’entreprise a même décroché l’équipement en panneaux solaires hybrides du siège social de Bouygues Construction, dont la rénovation est en cours.

Par Laetitia Van Eeckhout (envoyée spéciale)
Accéder à l’article original